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Dr.Ernst Schertel: quand les déviances deviennent un art

 

La vie et l’œuvre du Dr.Schertel forment un cas particulier très intéressant, autour duquel se greffent de nombreuses énigmes, errements, scandales et rumeurs. Il est un peu oublié de nos jours, mais il a fait grand bruit en son temps, notamment avec la publication à la fin des années 1920 d’un ouvrage de grande ampleur sur le BDSM, une véritable encyclopédie en la matière. L’homme est peu connu en France, car les nombreux ouvrages qu’il a publié sont tous en allemand et (à ma connaissance) aucun n’a été publié en France, ni de son vivant, ni par la suite.

Dr.Ernst Schertel (1884-1958) est né à Munich, mais sa vie l’a conduit à faire étape dans différentes villes d’Allemagne (Stuttgart, Berlin, Leipzig…) toujours à la recherche de personnes partageant ses visions et fantasmes. Bien que non publié en France, l’homme avait néanmoins de bons contacts avec la scène parisienne, il était en tout cas francophile et très vraisemblablement aussi francophone. Je reviendrai sur ce point par la suite.

L’homme est un académicien, un cérébral, ce qui lui donne d’emblée un signe particulier. Et qui le distingue de la plupart des écrivains ou photographes érotiques de son temps. Il fait des études d’histoire et de philosophie et termine son cursus universitaire par un doctorat, passé haut la main magna cum laude (mention très bien). Sa thèse de doctorat se penche sur la métaphysique de la personnalité, et se base en particulier sur les idées du philosophe Friedrich von Schelling. Les pistes de réflexion sur le conscient et l’inconscient dans la personnalité humaine ou la quête de la liberté humaine, influencent beaucoup Schertel, qui par la suite poursuit ces réflexions avec un biais érotique dans ses propres écrits. En 1911 Schertel publie sa thèse de doctorat Schellings Metaphysik der Persönlichkeit sous forme de livre, ce qui marque le point de départ d’une longue liste de publications à venir dans les années qui suivent.

Les centres d’intérêt de Schertel sont le culte du corps, le nudisme, la danse, la magie, l’occulte, le rituel et le sadomasochisme dans toutes ses facettes. Toute la vie de l’auteur et toutes ses œuvres tournent autour de ces thèmes, dans des combinaisons à proportions variables. En 1914 Schertel devient professeur d’allemand et d’histoire antique. Il commence aussi à développer des cours de danse qu’il appelle Mysterienspiele (= jeux mystérieux). Ce faisant, il  s’éloigne fortement du ballet classique pour s’engager dans une voie différente, celle de la recherche de nouvelles formes d’expression. Schertel n’est ni un précurseur ni le seul à se lancer dans cette voie. Ses visions s’inscrivent dans un mouvement underground qui touche plusieurs pays d’Europe en ce début du XXe siècle. Toujours est-il que ces visions de danse incluent le nudisme, la magie rituelle, la sexualité et la quête de l’extatique. Pour rompre encore plus fortement avec la danse classique, Schertel met au point sa propre musique, qu’on dit avoir été très rythmique, atonale, expérimentale. Ceci nous mène droit au premier scandale. En effet, les activités de danse incluant des tableaux de nudité et allusions érotiques ne font pas bon ménage avec l’activité de professeur en charge d’étudiants, dont certains sont des mineurs. Certes le début du XXe siècle est fortement marqué par des romans érotiques dans lesquels les fantasmes tournent autour de jeunes garçons aux mains de sévères gouvernantes, ou de vierges lolitas nécessitant une éducation forte dans des pensionnats de jeunes filles. Cette obsession du puéril, du vice originel est donc assez courante à l’époque. Mais dans le cas de Schertel, lorsque la fiction rejoint la réalité, cela dépasse les bornes de l’acceptable. Notre homme est donc rapidement démis de ses fonctions d’enseignant. Il ne se range pas pour autant et déménage à Stuttgart, où il reprend de plus belle ses activités dans la danse expérimentale. Il s’engage ainsi auprès de l’école Herion avant de créer en 1924 sa propre école de danse Traumbühne Schertel für somnambulen Tanz. Les mots « scène de rêve » et « somnambulisme » laissent sous-entendre des scénarios assez étranges. Les chroniques d’époque indiquent que ces activités ont parfois aussi été accompagnées de moyens douteux comme l’hypnose, la transe et l’utilisation d’alcaloïdes. Ce point me paraît intéressant d’un point de vue historique et sociologique. En effet, dans les soirées SM-fetish actuelles, on retrouve souvent des musiques électro-indus peu mélodiques, qui visent avant tout à jouer sur la rythmique et l’extatique. Sans parler de la consommation d’alcool ou de poppers dans certains milieux. Schertel s’engage donc dans une voie pas toujours très correcte, mais préfigure un état d’esprit qui est toujours en vigueur à notre époque. 

 

 

Dans les années 20 le nom de Schertel apparaît souvent comme auteur d'articles
dans toutes sortes de revues consacrées à la danse ou à l'art érotique.
L'école de danse de Ida Herion (photo de droite) était elle-aussi fort controversée, car
la patronne cherchait également à innover ou à provoquer par des tableaux de nus.
On sait que Schertel était en relation avec Herion, mais on ignore les détails
exacts de cette collaboration. Schertel s'engage toutefois dans la même voie.

 

En parallèle avec ses activités dans la danse, Schertel commence à écrire des livres, qui tournent tous autour de ses thèmes favoris. Die Katakomben des Ombas (1917) est un ouvrage pseudo-historique qui se penche sur la mythologie de l’Egypte antique. Néanmoins l’auteur se tourne rapidement vers des textes plus personnels, dans lesquels ses fantasmes érotiques prennent le dessus. On dit de Schertel qu’il souffrait de dépressions et de névroses et que son engagement dans l’écriture a été comme une libération, une cure permettant de libérer certaines énergies. De ses propres mots il écrit : «  par une journée d’été j’ai sauté du lit pour commencer à écrire, comme guidé par une voix intérieure. Page après page, sans savoir où cela pouvait mener… Et lorsque je mis le point à la fin de la dernière phrase, je sentis tomber les lourdes chaînes qui m’emprisonnaient. J’étais libre. »

Après la première guerre mondiale, Schertel se retrouve à Munich et s’engage dans la maison d’édition Die Wende
(= Le tournant) qui sera active pendant quelques années dans l’édition et la création cinématographique d’œuvres underground. Schertel y publie en 1918 Die Sünde des Ewigen (= le pécher de l’éternel) et Magie der Leiber (= la magie des corps) en 1921, dont les titres annoncent déjà le contenu érotico-mystique. Notre homme écrit aussi le scénario d’un film expérimental Das Blut der Schwester (= le sang de la sœur) qui mêle horreur, occultisme, inceste et fiction. En 1922 le film sera tourné par Otto Barth, cinéaste basé en Allemagne mais né dans les Vosges.

En 1926 Schertel crée avec Joseph Krömer le magazine Soma. Ce nom étrange tire ses origines du sanscrit et désignait dans l’Antiquité du Moyen-Orient des rituels sacrés, mystiques, souvent accompagnés de consommation de produits hallucinogènes. La racine Soma se retrouve également dans somatique, un terme médical qui est associé aux mouvements du corps. Tout cela mène donc une fois de plus sur le terrain de fantasmes englobant danse, mystique et érotisme.

Entre 1927 et 1931 Schertel crée un nouveau magazine du nom de ASA, qui poursuit le même cheminement, mais accentue le côté érotique et surtout développe la face sadomasochiste. ASA paraît régulièrement pendant plusieurs années et il en existe aussi des numéros hors série avec des accents thématiques, notamment une biographie de Sacher-Masoch ou des études sur la fessée ou la flagellation.

Au milieu des années 20 Schertel est relocalisé à Leipzig. Peut-être las de devoir se justifier auprès des éditeurs, peut-être las de partager l’affiche avec d’autres écrivains, Schertel y crée sa propre maison d’édition Parthenon, qui entre 1926 et 1933 met sur le marché une vingtaine de romans et essais de l’auteur. En passant on peut noter la finesse de l’auteur dans le choix du nom de ses projets : Parthenon est encore un jeu de mots qui fait référence à la Grèce antique et aux rites religieux qui vont avec, dont certains n’étaient pas exempts de pratiques érotiques. La Grèce antique fait bien entendu aussi référence à une large place donnée au libertinage et aux jeux homoérotiques.  Enfin, le mot fait référence également à l’expression parthénophilie, qui désignait autrefois un intérêt sexuel pour les jeunes femmes pubères.

 

Couverture et photo de Nacktheit als Kultur (1926)

 

Le culte du nudisme

 

Nacktkultur und Religion (1927)

 


Le magazine ASA poursuit le culte de l'érotisme

 


Sous l'impulsion de Ernst Schertel, ASA fait aussi une large place aux scènes rituelles
costumées qui s'inspirent de l'Antiquité égyptienne ou grecque.

 

Schertel n'était qu'un des auteurs de ASA, mais sous son impulsion, la revue publie également
des numéros spéciaux qui prennent une orientation plus BDSM.


Gymnastique de plage

 

Classique pour la démarche de Schertel: après la culture physique
on passe à une séance de récréation un peu plus corsée. (toujours de ASA hors série)

 

   

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by Rubycon 08.08.2010