|
Je saute ici les détails sur les
œuvres dédiées au culte corporel et au nudisme qui n’ont pas
grand-chose à voir avec le fil conducteur de ce site. J’en arrive
directement à la pièce de résistance de l’œuvre de Schertel, à
savoir Der Flagellantismus als literarisches Motiv, paru
entre 1929 et 1932. A l’origine il s’agissait d’un ensemble de
petits fascicules paraissant peu à peu et formant ensemble une
espèce d’encyclopédie sadomasochiste en 4 volumes. Le texte en est
plus osé et plus direct que dans les ouvrages classiques de Schertel
et ces livres n’étaient pas disponibles en librairie, mais
uniquement en souscription, afin de ne tomber qu’entre des mains
« expertes ».
Les thèmes du fétichisme et du
sadomasochisme sont très en vogue au début du XXe siècle,
essentiellement au travers de recherches psychologiques et
psychiatriques. On pense bien sûr à des gens comme Magnus Hirschfeld,
Wilhelm Stekel ou Sigmund Freud qui se sont longuement penchés sur
la question, en essayant de comprendre le pourquoi du comment. Et
plus précisément en essayant de cataloguer toutes ces pulsions
déviantes sous forme de névroses et dégénérations qui demandent à
être traitées. Il ne fait aucun doute que Schertel suivait de très
près les publications scientifiques de son temps et on dit qu’il
était même en contact direct avec certains de ces médecins.
D’un autre côté, le début du XXe
siècle connait la publication de nombreux livres érotiques sur les
thèmes du fétichisme, travestissement et BDSM visant à offrir au
public averti matière à assouvir ses fantasmes. La France était une
terre particulièrement fertile en ce sens avec plusieurs centaines
de publications entre 1900 et 1938, la plupart étant des livres
vendus sous la main en petits tirages.
Le point le plus intéressant
dans Flagellantismus als literarisches Motiv est que Schertel
y donne une bonne place aux explications scientifiques sur les
dessous de certaines pulsions, leurs origines souvent localisées
dans l’enfance et leur manifestations chez les adultes. Le livre de
Schertel a une démarche très rationnelle, très scientifique et
n’élude aucun tabou. L’homme était cultivé, érudit et à la fois
visionnaire et réaliste. Néanmoins il était lui-aussi un adepte et
fort habile pour allier le côté scientifique à un côté érotique. Son
œuvre principale propose ainsi un retour historique fort bien
documenté sur le BDSM dans l’Antiquité ou sur les pratiques de
flagellation ou auto-flagellation au Moyen-âge. Enfin,
l’encyclopédie fait bonne place aux extraits de lecture empruntés à
des livres profanes. Il est intéressant de constater que de nombreux
extraits viennent de livres publiés en France à cette époque. De là
on peut en déduire deux choses. D’une part que cette littérature
grivoise, interdite, circulait non seulement en France mais aussi à
l’étranger. Enfin on peut en déduire que Schertel était francophile
et probablement francophone, car les extraits sont donnés en
allemand dans son encyclopédie, alors qu’à ma connaissance, les
livres français n’ont été que très rarement disponibles dans une
version allemande à l’époque. Dans un texte autobiographique de
1957, Schertel déclare plus tard que son encyclopédie a connu un
grand succès à la parution et que nombreuses personnes lui ont
témoigné leur intérêt par courrier.
Flagellantismus als
literarisches Motiv a encore un autre
centre d’intérêt et qui – à la lumière d’aujourd’hui - lui permet
de rester en mémoire. Cet ouvrage est largement documenté de photos,
aquarelles et gravures. Ces documents proviennent en grande partie
de la scène allemande et représentent donc aujourd’hui une mine
unique en son genre de l’art fetish-SM des années 1920. L’ouvrage
comporte toutefois aussi des photos ou illustrations d’origine
étrangère et en particulier française (en particulier des dessins de
Louis Malteste).
Avec l’arrivée au pouvoir des
nazis en 1933, la carrière de Schertel s’écroule comme un château de
cartes. Le nouveau gouvernement décrète en effet une ligne de
conduite empreinte de droiture, de normalité, dans laquelle la
famille bien pensante est au cœur. Les thèmes du fétichisme et du BDSM sont tout bonnement interdits et pénalisés. Les livres de
Schertel sont mis à l’index et dans tout le pays, les œuvres et
documents indésirables deviennent la proie des flammes. Ebranlé,
notre homme fuit l’Allemagne pour aller se réfugier à Paris. Il y
restera quelque temps espérant que les exactions du nouveau régime
ne se calment. Néanmoins, il commet l’imprudence de revenir en
Allemagne en 1934. Peut-être a-t-il pris le risque en toute
connaissance de cause ; l’homme ayant à maintes reprises annoncé
qu’il endossait pleinement ses idées, ses fantasmes et ses pulsions.
Toujours est-il que Schertel est rapidement inquiété par les
autorités et condamné à une (légère) peine de prison pendant
plusieurs mois. A sa sortie, il gardera toutefois un profil bas pour
le restant de ses jours en gagnant sa vie en faisant du lectorat
pour une maison d’édition tout à fait honorable.
|